1 - De l’Ethnotype, ou du regard porté sur le Méridional-Philippe Martel

mardi 13 juin 2006
par Philippe Martel
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Je vais parler de la mise en texte, de la mise en discours du rapport à l’Autre. Comment une population donnée regarde-t-elle l’autre ou une composante autre de sa propre totalité ?À partir d’un exemple particulier, celui que je connais : quel regard porte-t-on depuis le 19ème siècle sur le Méridional ? C’est une image relativement importante au niveau de la France toute entière, puisque dans l’idée qu’on se fait du Midi dans ce pays, il représente bel et bien la moitié de la France, qui du coup ressemble à un bivalve : il y a un Nord et un Midi… C’est une différence reconnue, une banalité. Mais c’est aussi, du coup, un des paradoxes de l’idéologie française. Malgré le fait qu’on parle d’une France idéale de citoyens libres et égaux, et donc indifférenciés par nature et par devoir, le réel refait surface : on est bien obligé de reconnaître à l’intérieur de l’ensemble français des spécificités. Que dit cette image du Méridional vu par la culture française ? Cette image n’évolue-t-elle pas au fil des années et des deux siècles précédents ? Le fait de parler du Méridional sert en métaphore, à parler d’autres choses. Ça sert à dire des choses sur la façon dont la culture française se regarde elle-même. Quand je parle de l’autre, je parle aussi de moi. Et je vais essayer de montrer que c’est exactement ce qui passe dans le cas français avec le discours sur le Sud.

Constituer un ensemble de textes …

Comment travailler sur ce sujet ? Il faut constituer un ensemble de textes. Il faut beaucoup de textes qu’on puisse mettre en rapport afin d’en dégager les constantes, les stéréotypes, les ethnotypes (l’image d’un peuple). Voir comment se construisent ces discours. Trouver ces textes n’est pas vraiment difficile. Depuis le 19ème siècle, les méridionaux notent scrupuleusement les témoignages du regard qu’on portait sur le Midi. Pourquoi diable enregistrent-ils avec tant de plaisir et d’enthousiasme des textes qui leur sont si peu favorables ? Il faudra se poser cette question, aussi.

Pour parler du midi faut-il l’avis de spécialistes en com’ parisiens ?

On va partir de deux textes à destination touristique d’aujourd’hui.

Un premier de 1996 publié dans le Monde (Dans ce monde de fourmis, il y a encore un pays qui défend les cigales) et payé par le centre départemental de tourisme des Bouches du Rhône, une institution liée au pouvoir local (le département) et réalisé par une agence parisienne. 1er paradoxe : pour parler du midi, cette institution méridionale a eu besoin de demander l’avis de spécialistes en com’ parisiens.

Sous-titre : "fiesta, siesta, sardinade, et pégoulades : le droit à l’insouciance" :

« La Provence est une fête qui n’en fait qu’à sa tête, qui vient du cœur, qui vous prend par surprise. Réveillez la Provence qui est en vous. La fête est là. Prenez là toute entière. Remplissez votre panier de toutes les couleurs du marché. Laissez-vous fondre dans la Salsa haute d’une soirée cubaine. Célébrez la nuit vénitienne sur les canaux de Martigues ; chassez le dragon tarasque à Tarascon. Courez avec les Raséteurs dans les rues d’Istres (...). Quand la Provence fait la fête dans les Bouches du Rhône, elle ne la fait surtout pas sans vous. » Autre sous-titre : "sea, sun sieste et autres gourmandises, le droit à la paresse". « Le plus dur reste à faire. Après la Provence Fiesta, la Provence Diva, la Provence Siesta ! Ne rien faire mais la faire avec talent, c’est l’affaire de toute cigale qui se respecte. (Le titre général est : . cet art de la paresse que certains pratiquent depuis toujours, d’autres, vous, le découvrent sur le tard après une vie de fourmis. Mais il n’est jamais trop tard pour ne rien faire ! Restent les questions vraiment essentielles. Faut-il mettre le pastis avant ou après les glaçons ? La sieste câline est-elle provençalement correcte ? Tu pointes ou je tire (avec l’accent) ? Si vous en venez vous aussi à vous posez ce genre de questions, c’est que la sagesse vous gagne »

… Ça c’est la vision de la Provence vendue par l’Office Départementale des Bouches du Rhône.

Une seconde brochure touristique parue dans un supplément du journal Libération .

Haute Garonne, le Sud avant le sud. Brochure publicitaire du Conseil Général de Haute-Garonne (2000). Il s’agit donc toujours d’un pouvoir local (et toujours d’une agence parisienne !) . La cible n’est pas la même : il ne s’agit plus de faire venir le touriste qui joue à la pétanque, mais le Cadre Dynamique de la Technologie de Pointe. On axe la question sur l’industrie, le cadre économique et la douceur de vivre. C’est l’Etat qui décida du sort définitif de cette région, pourtant réputée si cabocharde et rétive aux initiatives parisiennes. Et ça continue comme ça :

« Mais rien ne sert de bosser, il faut savoir flâner. Que serait la Haute Garonne sans la qualité de vie qui colle à ses paysages ? Entre lumière rasante et neige de soleil, l’économie n’a pas dévoré les champs alentours, ni l’âme des poètes, ni l’ambiance occitane. Toulouse et ses communes ne sont pas gigantesques. Elles ont su préserver l’essentiel : l’air particulier de Garonne. (...) Aujourd’hui, les nouveaux venus, à peine arrivés, sont d’ici, le revendiquent, même avec un accent du nord de la Loire. Cette arrivée compacte a sans doute troublé l’accent, imperceptiblement transformé les rues des villes et des bourgs. Ceux qui pour un temps ou pour la vie posent ici leurs bagages ont apporté plus de rigueur, d’application, de ténacité. Mais du même coup ils ont découvert en Haute-Garonne un talent ensoleillé, les excès qui manquent à la brume. Ils lui reconnaissent volontiers l’audace, le culot, (et l’inconstance ?) des troubadours et des matadors : cette part du génie occitan. Ainsi dans la course du siècle qui s’annonce et se jouera sur un rythme de flamenco-rock, le pays toulousain a cette chance particulière d’être le point de rencontre des deux cultures d’Occident, le rêve latin et les pratiques anglo-saxonnes. »

La publicité joue toujours sur les représentations qui existent dans les têtes

Bref, l’Airbus d’un côté et les matadors de l’autre, avec les troubadours au milieu pour la rime et le côté occitan (car le mot est employé, et donc supposé connu et attractif).

Il s’agit dans les deux cas de textes publicitaires et on pourrait donc penser que ce n’est pas trop sérieux. On aurait tort, et on sous-estimerait gravement aussi bien ceux qui l’ont rédigé que ceux qui l’ont commandé. La publicité joue toujours sur les représentations qui existent dans les têtes, quitte à les présenter sous les couleurs de l’explicite quand elles sont ordinairement implicites. Sinon ça ne marche pas. Un exemple très simple : si vous voulez vendre du parfum L’Oréal, vous le ferez défendre par un mannequin blond et mince, correspondant donc au stéréotype du glamour délicatement érotique, qui dira « parce que je le vaux bien », avec un accent délicieusement Europe du Nord. L’accent du Sud, ce sera pour le gros gaillard brun qui fait la pub pour le cassoulet ou les pruneaux. Nuance. Il y a une certaine image du Midi perçue par ceux qui la produisent comme par ceux qui la reçoivent comme sympa et positive. Ce Midi-là est celui de la douceur de vivre au soleil, opposée à la brutalité du métro parisien ou du périph’ à 8 h du matin. Dans ce Midi-là, on accepte de travailler, parce qu’on espère qu’après le boulot on pourra se reposer dans la quiétude béate de la belle campagne intacte.

Pour bien décoder les textes : remonter le temps jusqu’aux archétypes qui les commandent

Mais pour que tout ça marche, il faut que le terrain ait été préparé, et que les associations d’idées implicites sinon pavloviennes sur lesquelles on compte soient déjà dans les têtes. Et la préparation du terrain, elle remonte assez loin, et elle est faite de la sédimentation d’images répétitives rajeunies régulièrement. Il faut donc, pour bien décoder les textes que je viens de citer, remonter le temps jusqu’aux archétypes qui les commandent. Allons-y !

D’abord, le Midi, c’est donc le pays de la fête. Voici ce qu’en dit Michelet (Jules) le fondateur de l’historiographie républicaine, dans le Tableau de la France qui ouvre son Histoire de France de 1833 :

« Cette poétique Provence n’en est pas moins un rude pays. Et ce puissant soleil, aussi, la fête de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête quant d’un rayon il transforme l’hiver en été ». Voici donc le soleil et la fête : le soleil est rude (Il ne devient avenant qu’au 20ème siècle) mais il est déjà là, inévitable.

Voici maintenant un géographe agrégé de 1932, Ernest Granger (La France, son visage, son peuple, ses ressources) : Il commence par définir racialement le méridional méditerranéen : « c’est un mélange de Grec, de Latin, d’Arabe, de Ligure ». doté d’un tempérament spécial : « vifs, souvent exubérants, prompts à l’enthousiasme, abondants parleurs et naturellement éloquents, aimant la plaisanterie spirituelle, sociables et gais, ils se plaisent aux longs bavardages, aux discussions vibrantes sous les platanes du cours ou aux terrasses des cafés ». (car la vie du Méridional, apparemment, se passe en partie au café : un autre géographe, Elisée Reclus, ordinairement classé à l’extrême gauche le disait déjà en 1908 (La France à vol d’oiseau) à propos du Méridional des plaines qui « aime le luxe, le farniente, la mollesse, les jeux et le jeu, et qui le cabaret, qui le café (...) Il est impressionnable, nerveux, imaginatif, exubérant, gai, plein d’esprit ; tantôt violent, tantôt exubérant, tantôt apathique : c’est le caractère connu de tous sous le nom de méridional ». (c’est moi qui souligne). Mais revenons à Granger, qui conclut ainsi le portrait du Languedocien « joyeux et serviable ». « Avec eux et leurs frères de Provence un rayon de la joyeuse lumière du Midi se mêle aux brumes septentrionales. Et de cet heureux mélange se forma le génie français, fait à la fois de force et de grâce, d’audace et de bon sens, tempérant les excès de l’imagination par le culte de la logique et de la clarté ».

De génération en génération, l’éternel retour du Cliché Croisez ce texte de 32 et les brochures touristiques marseillaises et toulousaines de ces dernières années, vous retrouverez des choses familières : le couple brume/soleil, mais aussi la joie, l’exubérance et la fête. Et ce contraste, à Toulouse, entre l’audace du Sud, ses excès, et la rigueur et le bon sens venus du Nord. Et tout ça fait d’excellents français : la tonalité de nos textes est encore somme toute soft. Une petite pointe pourtant ? Ces gens du Sud aiment-t-ils le travail et la modernité ? On se le demande. Remontons le temps et arrivons à ce propos d’un inspecteur de la Banque de France à propos de la région toulousaine en 1860 « Toulouse est l’ancienne capitale de cette vaste région du Midi qui, séparée du foyer d’activité de la France par les montagnes et les plateaux élevés du Centre sommeillait il y a peu de temps encore dans les coutumes anciennes et dans une aisance calme due à son climat. Mais les chemins de fer qui la traversent de Bordeaux à Cette (sic pour Sète) y ont inauguré l’ère du progrès, celui qui y pénétrera directement venant de Paris achèvera cette oeuvre et contribuera à faire sortir de leur inertie relative les populations méridionales en leur permettant ou en les forçant à devenir industrielles et en leur donnant l’occasion par un débouché plus facile de développer leur agriculture qui ne fait pas rendre aux campagnes si fécondes la moitié des biens qu’elle pourrait donner ».

Le rédacteur de la brochure toulousaine de 2000 a-t-il lu ce passage ? On retrouve sous sa plume l’idée du Midi toulousain rétif au progrès qui ne peut venir que du Nord. On retrouve aussi cette image d’un pays calme grâce à son climat ; même si ce calme agaçait l’inspecteur du Second Empire, alors qu’il devient un plus chez notre vendeur de Haute-Garonne. Mais de toute façon, le travail ne fait pas partie du paysage, si les gens du Nord ne l’amènent pas...

Un sociologue conservateur de la Belle Epoque, Edmond Demolins était encore plus clair (Les Français d’aujourd’hui, 1898, conclusion du chapitre consacré à l’homme du Midi) :

« L’homme du Midi n’est pas porté au travail régulier et intense, à l’initiative individuelle, à l’action privée ; il trouve plus commode de vivre en s’appuyant sur le groupe de la famille, des amis, des voisins, du clan, de l’Etat. Ce régime social développe plutôt le type du frelon que de l’abeille. Il favorise un égoïsme qui se dissimule sous les apparences menteuses de la solidarité. Son plus beau triomphe est d’avoir acclimaté en France cette politique alimentaire qui permet aux intrigants de vivre sur le budget et aux dépens des travailleurs. C’est ainsi que le Midi pousse insensiblement la France dans la voie où sont déjà engagées la Grèce, l’Italie et l’Espagne : c’est la voie de la décadence ».

Ce qui m’amène à mon troisième croisement : cette France du Sud, c’est le Nord d’une Europe du Sud, Espagne, Italie, éventuellement Maghreb. Vous la trouvez dans la France « Siesta, Salsa » etc.… des Bouches du Rhône ; vous la retrouvez aussi dans la brochure toulousaine de 2000, à un autre endroit, où il est clairement fait référence, via une citation de Nougaro, incontournable dans ce contexte, sur l’Espagne qui « pointe sa corne » à Toulouse. Ce sud méditerranéen français ou non, est maintenant celui des vacances au soleil. Au 19ème siècle, on voit qu’il était moins attractif. Complétons Demolins avec Hippolyte Taine, qu’on ne présente pas (Notes de voyage dans le Midi, 1863-1865), parlant de Montpellier :

« Tout est chant dans leur langage, on dirait des Italiens plus légers et plus enfants. À les écouter on a peine à croire qu’ils parlent sérieusement. Ce sont des Polichinelles gentils. On comprend qu’ils aient reçu d’ailleurs une discipline et des maîtres. Moineaux délurés, sautillants, impertinents, imprudents, bons pour bailler, donner des coups de bec, lisser leurs plumes, courtiser les femelles, avoir bon air et entrer en cage. Comme l’Italie, c’est un pays tombé, qui reste en arrière des autres et ne remonte au niveau des autres que par le contact d’une administration ou d’une civilisation étrangère. »

Tous ces éléments, dont nous ne percevons plus dans les textes d’aujourd’hui que l’écho atténué de ce qu’ils furent, dessinent quand même les contours d’une image bien précise, celle d’une France du Soleil, du Non-Travail, du Sud profond, une France qui n’est donc pas tout à fait la France ou ne peut le devenir que si l’autre France y vient mettre bon ordre. Et dans le pire des cas, cette image prend la forme en apparence délirante de tel ou tel discours d’extrême droite de la fin du 19ème ou des années trente.

En 1906 un journaliste de la Somme lié au lobby des betteraviers, Dessaint, (Nord et Midi) écrit ceci :

« Au sud de la Loire, ceux qui ont prédominé appartenaient à des races d’un type social inférieur : des Latins, amalgamés à des Grecs et à des Levantins, qui ont importé les défauts de l’Orient(...) La générosité d’un climat trop doux et trop clément prédispose le Méridional à l’indolence. Il a beaucoup de peine à se défendre du lazzaronisme (...) Le Midi veut s’emparer du cerveau de nos enfants pour en faire un cerveau d’asservis, chasser de leur intelligence la fière pensée germaine et les transformer en une troupeau d’électeurs passifs et soumis (...) Dans la grande famille française, le Nord remplit le rôle du fils laborieux qui peine, produit, économise. Le Midi est le noceur et le dissipateur. (...) Trop souvent les fonctionnaires constituent chez nous l’armée d’occupation du Midi"

Apparaît ici, comme chez Demolins, un thème intéressant (qui a totalement disparu aujourd’hui : celui du Méridional comme symbole d’un régime républicain appuyé par ses fonctionnaires qui tyrannisent les "travailleurs"-entendons les entrepreneurs), et permet à des feignants de se nourrir par l’impôt du fruit du travail d’autrui. Ce que Demolins (que Dessaint a bien lu, car il le cite parfois sans le dire) suggérait déjà quelques années auparavant. Et que l’on retrouvera sous la plume de Louis-Ferdinand Céline (encore un qu’on ne présente pas) (l’Ecole des cadavres, 1938) :

« La France n’est latine que par hasard, par raccroc, par défaites, en réalité elle est celte, germanique pour les trois quarts. Le latinisme plaît beaucoup aux Méridionaux francs-maçons. Le latinisme, c’est tout près de la Grèce. La Grèce, c’est déjà de l’Orient. L’Orient, c’est tout près de la Loge ; La Loge c’est déjà du Juif. Le Juif, c’est déjà du nègre. Ainsi soit-il . La bougnoulisation du Blanc par persuasion latine, par promiscuité maçonnique. La France estaryenne, pas du tout juive, pas du tout nègre. La partie solide de la France, l’anti discoureuse, a toujours été la partie celte et germanique ; la partie qui se fait tuer, la partie qui produit, la partie qui travaille, la partie qui paie est celte et germanique. Dix départements du Nord paient autant d’impôts que tout le reste de la France. La partie non-celtique en France cause et pontifie. Elle donne au pays ses Ministres, ses Vénérables, ses Congressistes hypersonores. C’est la partie vinasseuse de la République, la Méridionale, profiteuse, resquilleuse, politique, éloquente, creuse. »

Cette prose célinienne porte la marque du délire haineux ordinaire à son auteur et à son style surfait. Mais ce délire même n’est possible que parce qu’il ne fait que développer dans l’outrance des choses qui sont déjà présentes dans les têtes de ses lecteurs. Des choses qui viennent de l’extrême droite dont je viens de citer des propos, mais aussi, au-delà, de textes moins marqués politiquement, y compris des manuels scolaires qui diffusent tranquillement l’idée d’une mainmise particulière des Méridionaux sur le monde politique, grâce à leur capacité à discourir : cf. le goût des discussions vibrantes de Granger, ou le Méridional « vif, bavard, spirituel, passionné pour le pouvoir et pour les luttes politiques » (A Leroy, Géographie de la France, 1888, souligné par moi), ou encore, chez l’anthropologue Jean Laumonnier, (La nationalité Française, 1889, ce portrait des gens du sud, explicitement renvoyés à une origine gallo-romaine qui les oppose aux Germains du Nord : « enthousiastes et légers, [ils] passent rapidement d’une extrême tristesse à une extrême gaieté, aiment l’agitation et la vie publique, les discussions sonores et creuses du prétoire ou de la tribune parlementaire, le luxe, le bruit et la gloire. » Bref, ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’image du Midi se bâtit à partir de la répétition régulière, du recopiage plus ou moins conscient de topoï qui traînent partout, finissent par faire partie du sens commun, et sont disponibles pour être indéfiniment réutilisables, et modulables, au prix du réglage de quelques harmoniques.

Il nous faut maintenant aller plus loin. On se doute que je n’étale pas tous ces textes pour susciter l’indignation et la rancune, et diffuser sournoisement l’idée que personne n’aime les Méridionaux et qu’ils sont bien malheureux. Le seul intérêt de ces textes est qu’ils nous permettent de décoder l’image du Midi, et ses fonctions.

Décoder l’image du Midi, et ses fonctions

Premier point ; ils reflètent la place tenue par le sud dans l’espace et la société françaises, et l’évolution de cette place. Car il y a évolution. L’image actuelle est celle d’un Sud intégré et digéré, devenu donc fréquentable, voire sympathique, à petite dose du moins, et dans le contexte du seul loisir. Ce qu’on pourrait appeler le Midi Club Med’, et super cool. Le Midi, donc : on remarque que dans nos textes touristiques, le Méridional, lui, a disparu ou n’apparaît plus qu’en creux, en élément d’un décor qui doit être prioritairement occupé par le client venu du Nord (puisque c’est à lui que le message s’adresse). Du Méridional ne demeure que l’ombre de ses vertus. Et aussi, mais, on l’a vu, sur le mode de l’allusion, sans plus, la trace ultime et presque imperceptible de représentations moins positives, dont on a vu qu’elles étaient prédominantes avant.

Un Sud intégré et digéré

C’est qu’avant, l’intégration n’était pas faite : les discours de la fin du 19ème renvoient à une phase où le Méridional, fraîchement francisé, alphabétisé, et doté d’élus qui soignent leur clientèle, commence à faire son apparition au coeur même du système français, sous la forme du fonctionnaire et du politicien. Sa différence devient donc directement perceptible, sur le mode de la concurrence pour les élites alphabétisées antérieures, et sous l’angle de l’interventionnisme social de l’Etat dans les affaires du capitalisme fin de siècle : la diatribe contre le fonctionnaire budgétivore parasitant le « travailleur » n’a pas d’autre fonction idéologique. On aurait pu remonter le temps encore plus loin, jusqu’au début du 19ème siècle, au temps où le Midi, justement, n’est pas encore en voie d’intégration, mais lointain, rural, analphabète, et rétif à l’action de l’Etat : on aurait vu alors le Méridional décrit comme un sauvage, violent et grossier, aux moeurs et au langage incompréhensible (mais déjà associé à l’Europe du Sud voire au maghrébin). Osons un parallèle, et comparons cette évolution et celle de l’image du maghrébin, justement : exotique, sauvage, vaguement inquiétant (mais lointain) aux temps de la colonisation, et au contraire très présent dans le paysage urbain et sur le marché du travail après la décolonisation aux temps de la main-d’oeuvre importée en mal d’intégration à la société qui l’a importée, justement. En tenant compte, bien sûr, des différences quantitatives et qualitatives entre les deux situations, ce parallèle me semble à creuser (Le rapport au Méridional étranger du dedans comme maquette du rapport à l’Immigré ?)

La France et son impossible homogénéité ethnique, sociale et idéologique

Deuxième chose : ce discours au fond, sert à parler de la France, et de son impossible homogénéité ethnique, sociale et idéologique.. Ce que l’on pourrait appeler le syndrome du Docteur Jekill et de Mister Hyde, du moins quand on parle du discours porté par l’extrême droite de la Troisième République. Il y a une France idéale, blanche, aryenne, pure, et baignant dans le consensus national autour de valeurs d’autorité. Et puis, il y a la France réelle, celle d’une République qui ne correspond pas à ces valeurs.

Pour un nationaliste conséquent, la tentation est grande d’assigner le triomphe de ce régime étranger aux valeurs « nationales » auxquelles il s’identifie à l’action d’un corps lui-même étranger : ce pourra être le Juif, ce pourra être aussi, on l’a vu, et en mineur, le Méridional, et sous quelques plumes encore à la fin du 19ème, ce sera tout bonnement l’alliance entre les deux, le Juif se réservant la finance, et le Latin se chargeant du politique... (Jean Révolte 1892, roman à thèse de Gaston Méry, futur rédac-chef de la Libre Parole, ou Louis de Contenson, L’avenir du Patriotisme 1908...) On a trouvé mieux comme tête de Turc

Mais il faut le répéter : ces discours extrêmes, et aujourd’hui impensables (on a trouvé mieux de toute façon comme tête de Turc...) ne sont possibles, en leur temps, que parce que somme toute ils ne font que développer jusqu’aux limites de l’absurde des représentations préexistantes : l’anarchiste (Occitan du Sud-ouest en plus !) reclus qui glose sur le goût du luxe et du farniente imaginait-il et voulait-il voir ces thèmes repris, avec quelle vigueur, par des polémistes d’extrême droite ? Mais qu’il le veuille ou non, il contribue à conférer aux éructations de ces derniers l’apparence d’une vérité scientifiquement avérée et « connue de tous ».

Dernière chose : au-delà des clichés que l’on recopie, comme au-delà des images commodes que l’on mobilise au profit de causes suspectes, il y a peut-être quelque chose, tout au fond -et quelque chose qui ne concerne pas seulement les occitans : l’impossibilité, dans la culture française telle que les siècles l’ont bâtie, a concevoir et percevoir sainement et simplement la différence de l’autre -et concomitamment sa ressemblance. Tous ces stéréotypes, si on cherche à démonter les mécanismes de leur construction, reposent sur des malentendus : Le Midi au sud de la ligne Saint-Malo Genève du 19ème est-il sous développé parce que ses habitants sont des feignants, ou parce qu’au moment du take-off français et européen il leur manque les atouts nécessaires (matières C’est une piste. Mais unepiste compliquée à explorer : l’observateur du temps préférera donc se contenter d’explications commodément psychologisantes ou ethnicisantes, qui justifient au surplus sa propre réussite et légitiment le pouvoir qu’il revendique sur ces attardés du Sud. On pourrait de même poursuivre l’analyse et voir comment certains traits de mentalité ou de sociabilité sont gauchis parce que mal interprétés, et non situés correctement dans le contexte qui est le leur. C’est une autre histoire.

Et tout au fond, il y a l’aporie de l’idéologie française. Avec d’une part son aspiration pathétique à une homogénéité parfaite du corps social, une France Une et Indivisible faite d’Individus-Citoyens Libres et Égaux vivant dans l’harmonie, et parlant tous pareil en attendant de penser de même. Et d’autre part, l’inévitable constatation du fait que, les faits justement étant têtus, la différence niée, sociale, culturelle, linguistique, religieuse, ad libitum... se manifestera toujours, et que la cohésion de la société repose sur sa capacité à les comprendre, à les accepter, quitte à contenir à l’occasion leurs éventuels débordements, s’ils aspirent à menacer la cohésion générale. Un équilibre difficile à assurer, c’est vrai. Mais on a le choix ?

Une remarque pour (vraiment) finir : ces textes que j’ai cités, et plein d’autres que j’ai en stock, je l’ai dit au départ, on les trouve pour partie dans les revues occitanes depuis le siècle dernier, soigneusement relevés, comme preuve, au fond, de l’existence des occitans comme peuple différent.

Ce n’est pas le moindre paradoxe de cette histoire que ce soit justement le regard de l’autre, l’homme du Nord, qui serve au fond, et bien sûr sans le vouloir, à révéler sa différence à l’homme du sud... Lequel de son côté -mais là encore c’est une autre histoire, n’a pratiquement jamais éprouvé le besoin de forger une image, négative ou non, de son voisin du Nord...

Philippe Martel


Philippe Martel est chercheur au CNRS et enseignant à l’université Paul Valéry de Montpellier