Reveillez l’historien en vous - Fabienne Regard

Mémoires et histoire (novembre 2004)
lundi 18 février 2008
par Pierre Mortimore
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J’ai eu connaissance du projet d’Hélène autour de recherches qu’elle mène actuellement dans les archives de la mairie pour écrire une histoire de son village et compléter son immense travail de compilation de sources sur le Bruel. (3 volumes) J’ai été enthousiasmée et admirative devant son initiative et sa perséverance.

En effet, peu de personnes s’autorisent à se lancer dans la recherche historique, sans être historien de profession. Ceux-ci d’ailleurs ne sont pas unanimes pour encourager de telles initiatives, comme si le respect des règles était réservé à un groupe professionnel patenté. Faire œuvre d’historien est une tâche ardue, ingrate et exigeante. Des heures passées aux archives, plus ou moins bien rangées et dépoussiérées selon les cas, un travail de compilation et de fourmi, récompensé souvent par de minuscules découvertes mais surtout par d’immenses points d’interrogation. Des heures passées à rencontrer des témoins, à les écouter, à tenter de reconstituer un puzzle dont au fur et à mesure de la recherche, il semble qu’il manque de plus en plus de pièces…

En un mot, quelles sont les fameuses règles du jeu assurant la validité de la démarche ? Tout commence par la recherche de sources valables (en lien avec le sujet), suivi de la critique de ces sources par recoupement et mise en perspective de contextualisation (d’où vient le document, qui en est l’auteur, qu’est-ce qu’il nous apprend, est-ce que l’information est confirmée par d’autres témoignages ou documents diversifiés, comme dans le cas d’Hélène des papiers officiels de mairie en passant par les almanachs d’époque, ou encore l’historiographie comme les ouvrages d’érudits locaux), enfin l’opération s’achève par la composition et la rédaction d’un récit afin de donner un sens aux sources analysées en fonction d’une problématique (c’est souvent la partie la plus difficile qui consiste à transmettre ce qu’on a cru comprendre autour d’une question qui nous a suffisamment

chatouillé pour qu’on consacre une partie de sa vie à l’étudier) . L’ensemble doit se faire en respectant une règle élémentaire : l’éthique qui interdit de détourner de son sens premier une source, qui n’autorise pas à accepter pour argent comptant une information sans la vérifier, qui exige de la part de l’auteur une conscience aigue à chaque instant de ses limites et surtout de son impact sur le discours.

Mais se dit l’amateur affolé, et si je me trompe ? Et alors ? N’est-ce pas dans la nature même de l’Histoire d’être réecrite en fonction du présent et des sources découvertes, mais aussi du regard jeté par chaque génération sur le passé . Ce qui semblait vrai hier, est remis en question quelques années plus tard, sans le moindre remords par les professionnels de l’histoire. Et que dire de l’idée que les erreurs sont aussi des sources d’histoire et qu’elles nous en apprennent tant et plus sur les mentalités, les vérités, l’état des connaissances ou des croyances d’une époque ? Il suffira de citer ses sources et le chercheur de demain retrouvera comment un mythe s’est construit autour d’une erreur. Sans oublier que ce travail sera une source précieuse pour connaître la conception de l’histoire dans une génération d’une couche socio-culturelle du début du XXe siècle. Et peut-être que du travail d’Hélène naîtra une nouvelle conception de l’Histoire, une nouvelle approche différente de celle des académiques mais aussi légitime ? Car au fond, ce qui est intéressant aussi, c’est de comprendre pourquoi Hélène a entrepris cette démarche et ce qu’elle en attend ! En effet, Hélène n’est pas la seule a avoir entame ce type de démarche, elle fait partie d’une génération charnière entre 2 mondes. Son travail de mémoire s’inscrit peut-être dans la tentative de cristalliser cette charnière qu’elle est, en un pont solide transférant les informations d’une époque à l’autre. Au début, la redécouverte des sources orales au XXe siècle en Europe s’est effectuée dans un premier temps dans une perspective élitiste et archivistique. Sauvegarder les mémoires d’élite, que ce soient celles des chefs de la Révolution Mexicaine, de la Résistance en France, ou aux Etats-Unis, des hommes politiques, ces opérations ont toujours été menées par des historiens professionnels. En revanche, la démarche d’Hélène s’inscrit plutôt dans le mouvement d’une contre histoire lancé dans les années 1970. Après 1968, les groupes minoritaires, les femmes, les syndicalistes se sont emparés de l’histoire orale comme d’un instrument de réappropriation culturelle, autour des MJC, des musées de tradition populaire. La pratique d’une autre histoire, alternative, partait de la production d’interviews au sein d’ateliers « history workshop », avec un magnétophone portable dont l’invention a permis aux acteurs de l’histoire de la raconter, d’en prendre conscience et de la revendiquer. Ont suivi des productions d’histoire locale et folklorique, qui peu à peu ont cherché d’autres types de sources de natures différentes (archives de mairie, d’usines, journaux intimes, etc.).

Les académiques ont réagi dans les années 80, en contestant la validité scientifique de ces recherches d’amateurs, non formés aux méthodes critiques. Des débats radiophoniques passionnés ont permis à chacun de défendre sa conception de l’Histoire, une histoire engagée pour les uns, la seule Histoire digne de ce nom pour les autres. Un historien comme Vansina a prôné et pratiqué une position intermédiaire : restituer l’histoire à ses acteurs en leur proposant une formation pratique autour des règles du métier. Il n’est pas question de renier les grands canons : recherche de la Vérité et de l’objectivité mais de permettre un accès pour acteurs de l’histoire à son écriture.

Depuis 1995, la génération Spielberg est passée par là, et le magnétophone a été remplacé par la caméra numérique et les projets d’histoire familiale, d’histoire locale ont de nouveau retrouvé droit de cité …. Avec parfois hélas, un petit air condescendant de la part de certains académiques, qui oublient que la connaissance du milieu compte plus que les titres, et constitue une protection indispensable face aux contresens et aux erreurs d’interprétation.

Alors, Hélène bonne route sur les chemins tortueux et caillouteux de la recherche historique ! Et pourquoi pas lancer un travail d’équipe avec de jeunes étudiants en histoire, en linguistique, en sociologie, en psychologie, en communication qui apporteraient leurs connaissances théoriques et leurs illusions ! Philippe, la balle est dans ton camp, je crois…