Les langues juives, ou « judéo-langues »

CRÉATION PLURIELLE D’UNE HISTOIRE SINGULIÈRE / Erez Lévy
vendredi 19 juin 2009
par Lilian Brower Gomes
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Les langues juives, ou « judéo-langues »

CRÉATION PLURIELLE D’UNE HISTOIRE SINGULIÈRE

L’apparition au cours des siècles de langues à la fois spécifiques aux populations juives et puisant dans un matériau linguistique commun aux populations voisines, dont les exemples les plus connus sont le yiddish (judéo-allemand), le djudezmo (ou judéo-espagnol) ou le judéo-arabe, témoigne d’aspects spécifiques majeurs de l’existence juive depuis la dispersion du peuple d’Israël, que l’on peut faire remonter aux premiers siècles de l’ère chrétienne, voire plus tôt.

La dispersion

Frappés à la suite de rébellions contre l’autorité romaine d’une quasi-interdiction de séjour sur leur terre d’origine à partir de la fin du IIème siècle de l’ère chrétienne, les Juifs de Palestine prirent les chemins de l’exil et rejoignirent le plus souvent les communautés établies depuis plusieurs siècles autour du bassin méditerranéen, alors entièrement intégré à l’Empire romain. L’évolution politique, économique et sociale de l’Europe et du Moyen-Orient ouvrant et fermant tour à tour de nouvelles routes et métropoles, la présence juive se diffusa dans des contrées encore plus éloignées, accentuant la phénomène de dispersion géographique des communautés juives, connu sous le nom grec de Diaspora.

L’ancrage hébraïque

En contrepoint à cette dispersion, l’ancrage permanent des Juifs dans la pratique religieuse et l’étude des textes sacrés : la Thora et les autres livres bibliques (formant leur loi religieuse écrite) et le Talmud (loi orale codifiée, issue de la synthèse dialectique des traditions et règles inspirées par les sources religieuses, élaborée entre le IIème et le VIème siècles de l’è. chr.), maintint un lien vivace entre les Juifs de l’exil et leurs langues sacrées, l’hébreu, ainsi que, dans une mesure non négligeable, l’araméen (Cf. plus bas). Ce lien avec les sources, l’origine, représentait ainsi également un lien entre contemporains, puisque, outre la production spirituelle et littéraire utilisant l’hébreu, les correspondances entre communautés éloignées, de l’Espagne à l’Allemagne ou, plus tard, de la Pologne à l’Egypte, s’effectuaient constamment dans la langue de la Bible qui leur restait commune.

Une intégration linguistique particulière et changeante

Néanmoins, les communautés juives, installées désormais au sein de populations non juives majoritaires, partagèrent naturellement avec celles-ci les langues ou parlers locaux : les Juifs de l’Espagne médiévale utilisaient dans le quotidien le parler issu du latin appelé alors romance, et bientôt espagnol ou castillan, les Juifs de France parlaient, suivant la province, le champenois ou l’occitan, par exemple, les Juifs de Rhénanie, le moyen haut allemand, ceux d’Afrique du Nord l’arabe dialectal ou le berbère, etc.

Sur le long terme, cependant, deux facteurs de différenciation marquèrent l’usage fait par les Juifs, au sein de leurs communautés, de ces matériaux linguistiques communs. D’une part, les termes « étrangers » trop connotés par la religion dominante, chrétienne ou musulmane, n’avaient guère cours chez les Juifs, dans des temps où, pour tous, l’appartenance et la pratique religieuses primaient toute autre référence. Ainsi, pour prendre des exemples simples, évocateurs de cet état d’esprit, en milieu chrétien : si une expression comme « endimanché » y était immédiatement compréhensible, elle n’était ni significative ni acceptable pour ceux qui vouaient leur fidélité au jour du Chabbath. Autre exemple : en espagnol « chrétien », Dieu se dit Dios (adieu : adios), le S final n’étant pas une marque de pluriel mais reprenant le latin Deus. L’espagnol « juif » ne retint pas cette forme, sans doute parce qu’elle paraissait trop plurielle et heurtait le sentiment monothéiste. Aussi Dieu se dit-il en judéo-espagnol Dio et adieu, Adio. Plus profondément, dans les langues juives, l’essentiel du vocabulaire lié à la foi et à la spiritualité était puisé dans le lexique hébraïque (ou araméen). Mais ces emprunts aux langues des sources pouvaient également toucher nombre de termes de la vie courante, des choses ou pratiques liées au culte aux éléments de la vie matérielle.

Effets de l’isolement

Autre facteur de divergence des langues juives d’avec leurs correspondantes non juives : la séparation sociale. Soumis à l’instabilité de leur conditions juridiques et de leurs relations avec les populations majoritaires, les communautés juives connurent toutes des époques de repli, soit dans des quartiers assignés (ghettos), soit à la suite d’expulsions, soit encore du fait de migrations plus ou moins librement consenties . Dans les périodes de repli, les traits caractéristiques de l’usage « juif » des langues environnantes, que ce soient les traits dialectaux, l’influence des sources hébraïques ou le développement d’une syntaxe différente, avaient tendance à s’accentuer.

Une stratification d’apports linguistiques

Lors de ces migrations sans retour, les Juifs emmenèrent avec eux la langue de leur pays de départ et dans bien des cas la perpétuèrent à travers les générations. Ce fut particulièrement le cas du judéo-allemand qui évoluera, essentiellement en milieu slave, vers le yiddish, ou de l’espagnol médiéval qui deviendra le judéo-espagnol. Antérieurement, cela avait été le cas du français du Xème siècle, dont les Juifs ayant émigré vers la Rhénanie, avaient gardé des dizaines de termes que l’on retrouve encore aujourd’hui en yiddish.

Cette perpétuation se fit, dans la plupart des cas, sans plus de contacts avec l’évolution ultérieure de la langue « non juive » correspondante, ce qui eut pour effet de renforcer la cristallisation des parlers juifs en langues particulières, qui de plus ne purent manquer d’absorber un important vocabulaire tiré du nouveau pays d’accueil, notamment le polonais dans le cas du yiddish, le turc et le grec pour le judéo-espagnol, l’arabe pour la haquetiya (Cf. infra).

Une dernière strate linguistique fut apportée, à l’époque contemporaine, avec l’intégration de mots du vocabulaire moderne, venus des grandes langues de référence de l’époque : l’allemand et le russe, puis l’anglais pour le yiddish, le français et l’italien pour le judéo-espagnol, le français et l’arabe pour le judéo-arabe.

Ainsi, les langues juives portent en elles la marque d’un passé originaire commun, des langues des différents exils, en décalage avec leur évolution majoritaire, et d’une condition sociale marginale, traits qui inspirent sans doute l’attachement qu’elles ont suscité auprès de leurs locuteurs.

L’écriture

Pour achever cette présentation des traits généraux qu’on retrouve pour caractériser le phénomène des langues juives, ajoutons que celles-ci, très longtemps, ne furent pas écrites, ou rarement, l’écrit étant réservé à l’hébreu, ou dans certains cas, à la langue majoritaire officielle, comme l’arabe dans l’Espagne musulmane. Lorsqu’on commença à les écrire, ce fut naturellement en alphabet hébraïque, véhicule de la scolarisation, généralisée, même si ce fut à des niveaux très inégaux, des enfants juifs mâles. Toutefois, contrairement aux autres judéo-langues, le judéo-espagnol put très tôt s’écrire en lettres latines, notamment pour faciliter aux marranes (les convertis par contrainte au catholicisme dans l’Espagne du XVème siècle, alphabétisés de ce fait, parfois pendant des générations, dans l’alphabet romain) le retour aux sources juives.

TROIS GRANDS EXEMPLES DE LANGUES JUIVES : LE YIDDISH, LE DJUDEZMO ET LE JUDÉO-ARABE

Introduction : quelques mots sur l’araméen juif.

Si l’hébreu fut la langue de la Bible en même temps que la langue quotidienne des Juifs au temps de leur première souveraineté, avant l’exil de Babylone (vers 580 avant l’è. Chr.) et aux premiers siècles de leur retour (entre 500 av. l’è. chr. et le 1er siècle de l’è. chr.), l’araméen, langue sémitique véhiculaire de l’ensemble du Moyen-Orient, du Levant à l’Iraq actuels acquit, à la fin de cette période, une place sinon prépondérante, du moins permanente, dans la société juive. Aussi, les talmudistes, compilateurs de la loi orale, employèrent très largement cette langue lorsqu’ils consignèrent, entre les IIème et VIème siècles de l’è. chr., les débats et les interprétations qui font la matière du code éthique et juridique que forme le Talmud. Dans cet araméen hébraïsé, écrit en caractères hébraïques, furent écrites des traductions de la Bible, dont l’une, celle d’Onkelos, a acquis valeur canonique et figure, sous le nom de Targoum, en marge des éditions les plus développées de la Bible. Cette traduction elle-même doit faire l’objet, pour les Juifs observants, d’une lecture spécifique dans le cadre de l’étude hebdomadaire du texte biblique. De plus certaines prières fondamentales, dont le Kaddish – la profession de foi collective – sont écrites en tout ou en partie en araméen.

Ainsi, cette langue, véhiculaire à l’origine, s’est vu conférer par la tradition le statut d’une langue sainte et savante, et représente encore aujourd’hui la première source de création lexicale pour l’hébreu moderne (comme par exemple le latin pour le français). On a pu dire d’elle qu’elle a été la première judéo-langue.

Yiddish

Par l’étendue de l’aire géographique où il était parlé (de l’Allemagne à la Russie et de la Mer Baltique à la Mer Noire), le nombre de ses locuteurs passés, la durée de son histoire et l’importance de sa production littéraire, le yiddish, langue des Juifs achkénazes , est sans conteste la langue juive qui, hors l’hébreu, a connu le développement le plus important. A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, plus de dix millions de personnes (soit environ les deux tiers de la population juive mondiale) la parlaient, des écoles l’employaient pour l’enseignement, et chaque mois voyait paraître des dizaines d’ouvrages yiddish édités, sans évoquer le dynamisme de sa presse. Cette langue, dont le matériau fondamental est une variété d’allemand, profondément mêlé de sources hébraïques et autres, singularisait depuis le XIVème siècle sans doute les Juifs par rapport aux populations environnantes, essentiellement slaves (polonaises, ukrainiennes, russes), mais aussi baltes et roumaines.

Même après la Shoah qui vit la majeure partie de ses locuteurs mis à mort, il garda dans les premières décennies de l’après-guerre une vivacité étonnante, dans les pays d’émigration : Etats-Unis et Argentine, France, Belgique et Angleterre, en Israël ainsi qu’en Union soviétique, bien que la culture yiddish y ait été férocement combattue (y compris par l’assassinat d’auteurs yiddish, en 1952).

Entre Rhin, Moselle et Danube

Le processus d’élaboration du yiddish est difficile à retracer de manière précise et assurée. On situe toutefois l’époque où se dessinèrent les premières collectivités linguistiques au sein desquelles se formera la langue yiddish vers le Xème siècle de l’è. chré., dans le monde germanique, où des Juifs s’étaient installés, à partir des colonies romaines (Cologne, Mayence, Trèves notamment), dès le IIIème siècle.

Les recherches les plus marquantes voient dans la Rhénanie d’avant l’an Mil le premier creuset de la fusion qui aboutira à l’émergence du parler juif germanique en tant que langue autonome. A l’époque carolingienne, cette région était devenue une des plus dynamiques de l’Europe, et son développement rejaillira sur celui, sociologique et intellectuel, des communautés juives locales, locutrices des dialectes germaniques locaux, avec l’inflexion juive décrite dans la première partie de cet exposé.

Entre mondes hébraïque, germanique, latin et slave : pérégrinations et persistance

Ce développement attira vraisemblablement nombre de Juifs venus de pays latins, essentiellement la France du Nord et l’Italie, ce qui explique la présence non négligeable de vocables romans dans le yiddish, du Moyen-Age à nos jours, comme par exemple les verbes bentshn (dire des bénédictions, du latin benedicere) ou leyenen (lire, du latin legere), le substantif tchoulent (sans doute du français chaulante), le plat traditionnel du Chabbath devant rester chaud toute une nuit, ou aussi le nom propre Schneour (sans doute du français seigneur). D’autres théories situent en Bavière le foyer déterminant d’où émergea le yiddish, prenant argument de la proximité du dialecte de cette région avec nombre de formes caractéristiques de la langue juive, ou encore en Bohême, pays slave assez germanisé.

Quoi qu’il en soit, le deuxième fait historique marquant la formation du yiddish fut l’émigration des Juifs d’Allemagne vers le monde slave de l’Est, dès le XIIIème siècle. Après avoir subi, au XIIème siècle, dans le sillage des Croisades des Seigneurs et des gueux, des massacres épouvantables et répétés, les populations juives étaient bien souvent en quête de terres plus hospitalières. Dans le même temps, le Royaume de Pologne cherchait à attirer dans son Etat naissant des populations venues d’Europe occidentale, porteuses de savoir-faire artisanaux, commerciaux ou agricoles plus avancés. De même que des colons allemands s’installèrent en pays polonais, des Juifs y obtinrent droit de cité. Un édit du roi Casimir le Grand, officialisa, au XIVème siècle, l’accueil de Juifs en terre polonaise, et un traité confia l’administration générale interne des communautés juives à un Concile des Quatre-Etats (Va’ad arb’a aratsoth), composé des plus éminents représentants religieux. Au cours des siècles qui suivirent, la Pologne, unie au XVème siècle à la Lituanie, s’étendit vers l’est, en conquérant de vastes territoires ukrainiens. Dans cet espace encore largement en friche, de nombreuses localités nouvelles (les shtetl, diminutif de shtot, la ville – cf. allemand Stadt) virent le jour, et dans la plupart d’entre elles des communautés juives d’importance variables vinrent s’établir. Ce mouvement atteignit, au XVIIIème siècle, jusqu’à la mer Noire (où d’autres populations juives ou judaïsantes, comme les Karaïtes, étaient déjà présentes), entre Crimée, Moldavie et Roumanie. Au cours de cette période, le parler germanique des Juifs adopta un important vocabulaire slave, en particulier polonais. Certains affirment que cette évolution naturelle est principalement le fait de l’absorption au sein des communautés de langue germanique d’un peuplement juif établi antérieurement en terres slaves, locuteur d’un parler judéo-slave.

L’avènement chaotique des temps nouveaux

Avec les partages et la fin de l’indépendance de la Pologne en 1790, l’immense majorité des Juifs de la région passa sous la férule de l’empire russe. Nombre de termes russes ou latins russifiés, notamment dans les domaines administratif, juridique ou encore intellectuels (par le biais des lycées ou universités qui s’ouvrirent, quoi que de manière très limitative, à une certaine frange de la population juive), s’intégrèrent au vocabulaire courant. Dans le même temps, l’allemand moderne, dans lequel la frange la plus instruite et occidentalisée de la population puisait de plus en plus, au travers de ses lectures ou de ses études, de sources d’inspiration intellectuelle, exerça une nouvelle influence dans la formation de néologismes usuels dans la société nouvelle.

A partir de 1882, suite à l’assassinat du Tsar Alexandre II par un groupe de révolutionnaires, des vagues répétées de pogroms, en grande partie suscités par la police secrète du régime, déclenchèrent un désir d’émigration puissant, tourné en particulier vers les Etats-Unis, tandis que les aspirations nationalitaires, qui s’éveillaient au sein des peuples sans souveraineté de l’Europe centrale et orientale, mûrissaient dans certaines franges de la population juive sous la forme du sionisme ou du culturalisme, en même temps que des revendications d’émancipation politique et sociale.

Le yiddish joua désormais un rôle de plus en plus affirmé. Jusqu’alors, à l’exception de certains écrits anciens (tels que le Bove-Bukh, roman chevalersque du XVIème siècle, ou les mémoires du Glückl de Hamel au XVIIIème siècle), le parler juif n’était considéré que comme un dialecte, dépourvu du prestige de l’hébreu ou de l’allemand. On l’appelait d’ailleurs couramment le jargon (utilisant le mot français, si parlant). Mais les idées nouvelles inspirèrent d’un côté à des littérateurs, d’autre part à des militants politiques, le souhait de parler au peuple, et d’affirmer la dignité et la noblesse de son expression, de son âme-même. Ainsi, des romanciers, au sens moderne du terme, se mirent, dans la seconde moitié du XIXème siècle, à écrire en yiddish. Les trois pères de la littérature yiddish : Mendele Moykher-Sforim (1835-1917), Sholem-Aleikhem (1859-1916) et Itzkhok-Leybush Peretz (1852-1915), après avoir écrit dans d’autres langues, employèrent toute leur énergie créatrice à défendre et illustrer le yiddish, à montrer ses beautés et la singularité de son esprit. Ils furent accompagnés et suivis par de nouvelles générations enthousiastes de romanciers, essayistes, poètes, dramaturges, chansonniers...

Au début du XXème siècle, le Bund, Union ouvrière juive de Russie et de Pologne, résistant aux exigences assimilationnistes des bolchéviques et des menchéviques en estimant que les droits culturels représentaient un enjeu vital pour la classe laborieuse de chaque nation, commença, en parallèle à son action en faveur de l’égalité civique, de la solidarité entre les peuples et des revendications ouvrières, à déployer une action éducative et culturelle, tant à destination des adultes que des enfants, dans laquelle des masses de gens trouvèrent une forme d’émancipation morale, une forme de libération de l’esprit, face à l’oppression du régime tsariste et au poids de la tradition religieuse. Ce parti fut rapidement suivi, sur cette voie-là, par l’ensemble des autres forces politiques et sociales actives dans le monde juif de l’empire russe, et cet élan explique certainement, en grande partie, le dynamisme que connut l’expression et la création yiddish dans l’Entre-Deux-Guerres, que ce soit dans la Pologne indépendante, les pays d’émigration ou même en Union soviétique.

Il paraît difficile, dans le cadre de cette présentation, de décrire ce foisonnement, que nombre d’ouvrages en français exposent, à grands traits ou en détails. Nous conclurons en indiquant qu’une conférence réunissant en 1908 à Czernowitz, en Bucovine , les plus grands militants culturels et représentants spirituels du judaïsme d’Europe de l’est, proclama le yiddish, au côté de l’hébreu, comme langue nationale du peuple juif.

Le judéo-espagnol, ou djudezmo

Langues de l’Espagne médiévale

Si la présence juive dans la péninsule ibérique semble remonter à l’époque de l’installation des comptoirs carthaginois, L’Espagne médiévale a laissé, dans la mémoire juive en particulier, un souvenir auréolé de nostalgie, celle d’un temps de coexistence, d’échanges et d’enrichissement intellectuel entre communautés, garanti par la tolérance religieuse dont firent preuve, durant les premiers siècles de leur conquête , les souverains musulmans de l’Andalousie. Cette période, dénommée dans l’histoire juive traditionnelle l’Âge d’Or , fut en effet une ère de développement et de raffinement artistique, où par ailleurs la pensée arabe, découvrant, traduisant et poursuivant l’œuvre philosophique de l’Antiquité classique, joua un rôle éminent dans la réappropriation par l’Europe de son propre héritage intellectuel, laissé en grande partie en déshérence à la suite des invasions et de la chute de l’Empire romain. Elle permit ainsi aux chrétiens et aux juifs, comme elle l’avait fait elle-même, de confronter l’esprit religieux et la culture des textes sacrés à l’interrogation rationaliste puissamment déployée par les Grecs.

Mais, tandis que la langue arabe était, dans l’Espagne musulmane langue d’Etat et d’écriture, la langue populaire des Ibériques des trois religions restait un parler romance, d’origine latine, dont le principal deviendra le castillan, l’espagnol d’aujourd’hui. Les Juifs parlaient ainsi la langue commune, moyennant les particularités rappelées précédemment.

Judéo-espagnol ou/et ladino ?

Ils développèrent parallèlement, pour faciliter l’apprentissage des textes religieux hébraïque, une langue intermédiaire entre le romance et l’hébreu, qui fut appelée ladino. Le ladino était une langue-calque : à chaque mot hébraïque correspondait un seul et même mot d’origine romane, même si le mot hébraïque revêtait des significations différente, qui dans le langage espagnol commun auraient correspondu à des mots différents. L’emploi systématique de cette langue calque, écrite en lettres hébraïques, pour l’enseignement de la Bible et des prières, permit à ce mode d’expression singulier d’acquérir une existence propre, et une création littéraire religieuse et profane en ladino se développa, avant et après l’expulsion des Juifs d’Espagne : des poèmes, des prières et même des chansons et des ouvrages de proses furent composés dans ce langage. Des traductions de la Thora en ladino parurent dès la fin du XVème siècle (en caractères hébraïques) et au XVIème siècle en Italie (en caractères latins, à l’intention des anciens convertis aux christianisme désireux de redevenir juifs).

L’Espagne perdue

Lorsqu’en 1492 les Rois Catholiques, Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille, interdirent le séjour de l’Espagne réunifiée aux Juifs (et plus tard aussi aux Musulmans) entre 150 000 et 200 000 Juifs espagnols durent, en trois mois, quitter la péninsule – où d’ailleurs, dans les Etats chrétiens, le sort des habitants n’appartenant pas à la religion majoritaire était devenu de plus en plus précaire depuis déjà un siècle. D’autres acceptèrent la conversion, mais furent, à tort ou à raison, soupçonnés en permanence de conserver en secret leur ancienne foi, et des milliers périrent sur les bûchers de l’Inquisition.

Les exilés juifs trouvèrent refuge soit dans l’Empire ottoman, soit dans certaines villes côtières de l’Europe de l’Ouest (en particulier à Amsterdam), soit dans le Maroc du Nord. Dès 1492, le sultan ottoman Bajazet (Bayazid) II, à la prière du grand-rabbin de Constantinople, autorisa les Juifs espagnols à s’installer sur les territoires de son empire, et plus de la moitié des Espagnols juifs gagnèrent ainsi la capitale turque, ainsi que certaines villes de Grèce (Salonique en particulier), d’Asie Mineure, de Bulgarie ou de Bosnie. Le souverain voyait dans ce geste salvateur, qui s’adressait aussi aux Musulmans expulsés, un moyen de concurrencer l’Espagne, de développer son Etat et de peupler un Empire que ses récentes conquêtes avaient considérablement agrandi. Dans l’Empire Ottoman, les Juifs immigrés d’Espagne, dits Séphardis , se regroupèrent par quartiers suivant la région espagnole dont ils étaient originaires (Catalogne, Cordoue, Valence etc.) et surclassèrent par leur nombre les communautés juives installées antérieurement, notamment les Juifs de langue grecque, dits romaniotes, et l’espagnol devint la langue caractéristique de la communauté (millet) juive ottomane, qui comptait plusieurs centaines de milliers de personnes. A telle enseigne que pour la plupart des Turcs et des Grecs, l’espagnol semblait une langue juive, ce qui entraîna nombre de quiproquos avec des voyageurs espagnols chrétiens en Turquie...

Un espagnol d’autrefois... et d’ailleurs.

Les puristes de l’espagnol, dès le XVIème siècle, appréciaient souvent le langage des Sépharades. Leur espagnol était en effet celui de la fin du XVème siècle, et il ne fut pas affecté par les évolutions ultérieures observées dans la péninsule ibérique ni en Amérique du Sud. Il ne connaît pas la jota : les J et les X se prononcent comme en français. Fils se dit Hijo ou Hidjo, Juif : Judio ou Djudio, femme : mujer et Oiseau : Paxaro. Il est parsemé de mots hébraïques, et adoptera par la suite un grand vocabulaire turc ou grec. Le patrimoine culturel des Sépharades tenait essentiellement, dans le domaine profane, en un répertoire considérable de chansons, romances, poésies, qui ont fortement contribué à perpétuer la nostalgie de l’hispanité.

Le foyer du judéo-espagnol, dit encore Djudio ou Djudezmo, ou encore improprement ladino, était donc l’Empire turc. Les autres communautés sépharades, des Pays-Bas, du Maroc ou d’Italie, voire de France, en faisaient venir des rabbins et des enseignants pour y maintenir, non seulement la qualité de l’enseignement religieux, mais aussi la tradition sépharade et le bon usage du ladino, quasi langue sacrée, et du judéo-espagnol, langue communautaire, objet d’un profond attachement affectif.

Après un siècle et demi de prospérité et de haute tenue religieuse et culturelle, les communautés sépharades de l’Empire turc virent leur éclat décliner, sans perdre cependant leur ancrage linguistique. Le XVIIIème siècle vit la parution du plus grand ouvrage théologique en judéo-espagnol, le recueil intitulé Mé’am-Lo’ez , destiné à donner une initiation religieuse au peuple, dans sa propre langue, en mettant l’accent sur la joie de la foi et de l’observance. D’autres ouvrages de même inspiration virent le jour jusqu’au XIXème siècle.

Le Maroc septentrional, autre foyer du judaïsme hispanique

Il faut signaler la constitution, après l’expulsion de 1492, de communautés juives hispanophones au Maroc du Nord, autour des villes de Tétouan, leur métropole spirituelle, de Tanger et de leur arrière-pays, puis dans l’ensemble des villes marocaines. Elles cohabitaient, sans s’y mêler entièrement, avec des communautés juives de langue judéo-arabe ou judéo-berbère, bien plus nombreuses. Leur parler, le « djudezmo de l’ouest », est appelé la haquetiya, et il ne fut pas touché par l’empreinte turc mais par l’influence arabe, dialectale ou littérale. Du fait de la présence renforcée de l’Espagne au Maroc du Nord à la fin du XIXème siècle – et surtout après 1913 – ce judéo-espagnol se « recastillanisa », c’est à dire qu’il se remit en grande partie à la norme de l’espagnol moderne, par le vocabulaire et la structure.

L’attrait du français

En 1860, alors que des accusations de meurtre rituels mettaient à mal nombre de communautés juives du Levant – et ce, malgré la vigilance des autorités ottomanes – des philanthropes juifs français fondèrent l’Alliance Israélite Universelle, oeuvre dont le but premier était de défendre les droits des Juifs en danger de par le monde, ceux de l’Empire ottoman faisant l’objet de leur première préoccupation. Les Puissance européennes cherchaient à cette époque à garantir la protection des Chrétiens d’Orient, mais les Juifs n’ayant pas de puissance protectrice, l’AIU fut vouée à jouer ce rôle. Sa contribution la plus conséquente fut de créer tout un réseau d’écoles francophones dans les principales communautés juives de l’Empire ottoman, puis en dehors (notamment au Maroc). Il en résulta une absorption très répandue et fervente de la langue et de la culture françaises au sein de la classe la plus aisée de la judaïcité orientale, une forte prégnance du français dans la langue (où les emprunts se multiplièrent) ainsi qu’un certain courant d’émigration vers la France ou les territoires placés sous sa souveraineté.

La fin d’un monde

Le XXème siècle vit l’extinction rapide des différents foyers du judéo-espagnol. Outre les phénomènes modernes d’acculturation des langues minoritaires, qui a touché le djudezmo notamment par l’assimilation au français décrite ci-dessus, il faut citer aussi le démembrement de l’Empire ottoman, auquel succédèrent des Etats-nations (renaissance de la Bulgarie, extension de la Grèce, proclamation de la République turque), qui n’eurent plus de rapports avec leurs communautés, mais s’efforcèrent plutôt de généraliser l’emploi de la langue nationale. L’autre phénomène, lié en partie au précédent, fut l’émigration, vers l’Europe occidentale (notamment la France et l’Angleterre), l’Amérique (Etats-Unis, Brésil et Argentine) et Israël.

Le djudezmo resta cependant vivace dans l’Entre-Deux-Guerres dans les grandes métropoles juives telles qu’Istamboul et Salonique (malgré la féroce politique antijuive du gouvernement qui entendait helléniser la deuxième ville de Grèce, comptant plus de 100 000 habitants dont 50 % de Juifs). Une presse judéo-espagnole vit le jour, écrite le plus souvent en caractères latins, bien que concurrencée par la presse et l’édition juives de langue française.

La Shoah, avec notamment l’anéantissement quasi-total de la judaïcité grecque (ainsi que de celles de Macédoine et de Bosnie), porta un coup fatal au monde judéo-espagnol. Il subsiste aujourd’hui à travers ses locuteurs survivants, les études qui lui sont consacrées et la chanson, où respire encore l’air des romances.

Le judéo-arabe

Le terme de judéo-arabe recouvre des faits linguistiques d’une grande diversité. Il désigne à la fois l’usage de l’arabe par les savants juifs du Moyen-Âge, et les parlers juifs dialectaux des différents pays arabophones.

L’ « arabe juif » écrit du Moyen-Age, dit judéo-arabe « classique », se remarque par l’éminence des écrits qu’il a produits. Langue de culture de l’Espagne musulmane, l’arabe était le partage des Juifs et des Musulmans. Toutefois, les auteurs juifs l’écrivaient en caractères hébraïques, car il était interdit aux non-musulmans d’utiliser l’alphabet arabe (les Juifs étant de toute façon attachés à leur propre écriture) Son plus grand auteur fut le théologien, philosophe et médecin rabbi Moshé ben Maïmon, dit Maïmonide (Cordoue 1138 – Le Caire 1204), et presque toute son oeuvre fut composée dans cette langue, dont le traité théologico-philosophique le plus connu : le Guide des égarés, où l’essence de la foi juive est exposée en termes de pensée universelle. Il réserva toutefois l’hébreu à la composition de son ouvrage majeur, le Mishneh Thora (Répétition de la Thora), traité général de loi religieuse, morale et pratique.

D’autre grands auteurs judéo-arabes classiques sont Saadia Gaon (commentateur biblique), Salomon Ibn-Gabirol, ibn Pacouda (moralistes) et Juda Halévi (poète, et par ailleurs restaurateur de la poésie hébraïque).

L’oeuvre intellectuelle judéo-arabe représenta un tel apport à la pensée juive et au-delà même des cercles juifs, qu’elle fit l’objet de nombreuses traductions, dès le Moyen-Age, en hébreu. Avec la fin de l’Espagne musulmane, le rôle savant du judéo-arabe déclina de façon importante, et se perpédua alors essentiellement dans le champ dialectal.

Le judéo-arabe parlé était aussi divers que l’arabe dialectal : celui du Maroc était aussi différent de celui de l’Iraq que les dialectes arabes musulmans respectifs de ces pays. Une partie des différences remarquées entre les parlers juifs et musulmans tenait à la sociologie des contrées considérées : ainsi l’arabe dialectal musulman d’Iraq était empreint d’influences bédouines, tandis que les Juifs maintenaient dans leur langage les caractéristiques du parler du nord mésopotamien. Cependant, certains hébraïsmes se retrouvent de manière assez constante, tant dans la prononciation (du fait de l’inexistence de certaines consonnes arabes en hébreu, notamment le J), que dans la syntaxe.

En Afrique du Nord, l’emploi du judéo-arabe dans la vie quotidienne fut concurrencé, dans certaines régions, par les parlers judéo-berbères, puis, au temps de la colonisation, par le français. Il resta cependant vivace au sein même des communautés juives originaires du Maghreb après leur disparition quasi-totale par émigration, à la suite des indépendances proclamées en 1954 (Tunisie), 1956 (Maroc) et 1962 (Algérie) et en conséquence du conflit israélo-arabe. Il a fait l’objet d’études universitaires et savantes.

Exemples d’autres judéo-langues

Parlers judéo-berbères, judéo-persan (le tate, parlé également hors du monde iranien, dans le Caucase), le krimtchak (parler turcoman des Karaïtes de Crimée et de Lituanie), judéo-grec (romaniote), judéo-occitan...

Sources :

− Jean BAUMGARTEN : Le yiddish. Histoire d’une langue errante. Ed. Albin Michel, Paris, 2002. − Haïm VIDAL-SEPHIHA : L’agonie des Judéo-espagnols. Ed. Entente, Paris, 1977. − pour le judéo-arabe, voir notamment articles de Wikipedia (judéo-arabe, Maïmonide, Guide des Egarés, Mishneh Thora), ainsi que le site dafina.com. − Etude générale sur les langues juives : Franck ALVAREZ-PEREYRE : « L’hébreu et les langues juives en leur miroir », Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem n°18, 2007, pp. 59-72.


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