Comment donner à l’œuvre et à la pensée de Félix Castan le rayonnement qu’elles méritent ?

ou Pourquoi lire Felix Castan aujourd’hui
vendredi 13 mars 2009
par Lilian Brower Gomes
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« Aussi profondément enfouie que Sumer », mais laborieusement et douloureusement exhumée au cours des deux derniers siècles (comment ne pas être sensible à la terrible vérité de l’image ?), « la littérature occitane pose un problème structural de la nation française » : par sa seule existence, elle met en crise le modèle centraliste, et traduit le point de vue de la nation plurielle, baroque, et du cosmopolitisme, seules réponses à l’unitarisme desséchant.

Comment donner à l’œuvre et à la pensée de Félix Castan le rayonnement qu’elles méritent ?

Cette question du rayonnement de l’œuvre de Castan, je la formule en demandant : « Que faut-il dire pour donner envie de le lire et de le connaitre, quel discours tenir sur lui qui permette d’accéder à son discours ? ». Voici ce que mettrais en avant.

J’ai eu l’occasion de rencontrer Félix Castan à deux ou trois reprises vers 1986-88, dans le cadre institutionnel du ministère de la culture.

Dès la première rencontre, on ne pouvait qu’être frappé par le rayonnement du personnage et la force de sa parole, mais à l’époque je ne l’avais pas lu.

Je ne m’y suis mis que plus tard, après l’an 2000, au moment où j’ai été amené à m’occuper de « politique linguistique », et c’est Claude Sicre qui a été l’élément déclencheur. Je me suis plongé dans Castan au moment où il quittait la vie. J’avais acheté le Manifeste multiculturel (et anti-régionaliste) – tout un programme – et je me souviens que Claude m’a dit : « Je t’envie pour cette première lecture, pour la découverte que ça va être ». Ç’a été une découverte… Et depuis, je n’ai pas cessé de me nourrir de la pensée de Castan.

C’est le type même d’une pensée libératrice, c’est-à-dire une pensée critique, et la pensée véritable est toujours nécessairement critique, sinon c’est du surplace organisé, du maintien de l’ordre (Henri Meschonnic).

Penser, en effet, c’est renouveler la pensée, c’est penser contre. Pour agir sur la société, et pour la transformer.

Or, Castan pense contre le monde tel qu’il est quand il développe ses analyses sur le fonctionnement de la société française, quand il met au jour le centralisme comme principe actif et dévastateur de notre histoire politique, sociale et culturelle.

Il pense contre et il pense juste, il invente de la pensée et il transforme le monde quand il élabore le concept d’identité culturelle, et qu’il réinterroge et réaffirme la nature strictement politique de la nation, contre toutes les tentatives de définition ethnique ou linguistique.

Une marque du travail de Félix Castan est sa capacité à ne pas s’enfermer dans les limites d’une discipline ou d’un domaine de l’expérience. C’est l’homme des transversalités.

Il part d’une réflexion sur l’occitan, et immédiatement il élargit sa problématique, ou plutôt il la situe dans son véritable contexte, historique, politique, et il comprend qu’on ne peut pas penser le langage sans penser le monde, ni le monde sans penser le langage. Il est par lui-même la démonstration que le langage et l’histoire, mais aussi l’art et la société, la culture et la vie s’impliquent réciproquement.

En d’autres termes, son œuvre théorique ne se sépare pas de son travail d’acteur culturel, de militant, d’écrivain et de citoyen. Elle en est manifestement le produit, mais aussi, à son tour, la matrice. Interaction de l’œuvre et de la vie, dans un continu qu’on ne risque pas de percevoir si on reste enfermé dans des catégories cloisonnées, hétérogènes les unes aux autres : qu’est-ce que c’est, les écrits de Castan ? De la philosophie, de la sociologie, de l’esthétique, un mot en -isme ? Ces questions n’ont évidemment pas de sens.

Lisons-le plutôt. Pour la lucidité du regard, la clarté de l’analyse et le courage du programme à entreprendre. « Si une langue et une culture entière, couvrant plusieurs siècles, ont pu être occultées, refoulées, niées, sans susciter dans le peuple qui en est propriétaire le moindre réflexe de protestation, il faut admettre que plusieurs facteurs ont joué : mais le principal, le plus déterminant réside dans une confusion d’ordre théorique. Ce peuple lui-même a cru et croit encore, avec l’ensemble des citoyens français, que l’adhésion à la nation, l’unité nationale implique unité linguistique et culturelle ».

La dénonciation constante de ce fourvoiement théorique, la mise à nu, comme confusion, de ce qui passe pour une vérité d’évidence est un des grands apports de Castan. C’est son honneur d’intellectuel. Mais aussi la stratégie à adopter face à « l’abominable scandale », je le cite, d’une culture « sacrifiée sur l’autel politique, pour des motifs totalement injustifiables » :

« Aussi profondément enfouie que Sumer », mais laborieusement et douloureusement exhumée au cours des deux derniers siècles (comment ne pas être sensible à la terrible vérité de l’image ?), « la littérature occitane pose un problème structural de la nation française » : par sa seule existence, elle met en crise le modèle centraliste, et traduit le point de vue de la nation plurielle, baroque, et du cosmopolitisme, seules réponses à l’unitarisme desséchant.

Ainsi, on ne s’attarde pas dans la lamentation et la revendication ; au contraire, la conscience du péril galvanise l’imagination et la recherche exigeante d’autres modèles, en comptant sur ses propres forces : « On existe par ce que l’on donne, non par ce qu’on réclame d’autrui : notre force, ce sont les valeurs que nous jetons dans la balance. (...) L’identité culturelle se définit par les messages qu’elle répand ». C’est-à-dire par les œuvres, par la création.

Quand on aura renoncé à la poursuite obsessionnelle de l’homogène et de l’unitaire, « les citoyens français disposeront de plusieurs miroirs, pour se reconnaitre et penser leur destin ». Splendeur de la formule ! Puissance d’un écrivain authentique : « Une vraie nation (...) a besoin de confrontations, de dialogues, de contradictions sérieuses, d’entreprises divergentes de la pensée, de lieux et de capitales ranimant son territoire ».

Nous devons être reconnaissants à Félix Castan parce qu’il dissipe l’ignorance où nous sommes de notre histoire, et nous donne des clés pour comprendre ce que nous sommes et ce qui nous arrive. Et parce qu’il nous arrache à l’aliénation. Prenez cette simple phrase : « Filhs de la terra occitana, avèm agachat lo mond amb d’uelhs qu’èran pas nòstres ». Fils de la terre occitane, nous avons regardé le monde avec des yeux qui n’étaient pas les nôtres. Il suffit parfois de dire l’aliénation pour en interrompre le sortilège...

C’est en cela que sa pensée est libératrice, émancipatrice. Et moderne. C’est un autre trait que j’aimerais souligner. Être moderne, ce n’est pas être à la mode -Castan n’a jamais été à la mode ; il serait plutôt du genre intempestif. Être moderne, c’est agir sur le présent de manière continue, au-delà des circonstances où l’on a vécu.

Permettez-moi de donner un exemple où se laisse percevoir la modernité de Castan, et son rayonnement. Le 7 mai dernier, au nom du Gouvernement, la ministre de la culture a ouvert un débat sur les langues régionales à l’Assemblée, le premier à être organisé depuis 1951. Elle a terminé son discours en disant : « Les langues régionales sont la mise à l’épreuve concrète de la démocratie culturelle, le laboratoire expérimental de notre capacité à nous penser tels que nous sommes, à accepter les implications de cette grande idée : la France est politiquement une et culturellement plurielle ».

Pour moi, ces paroles, qui sont celles-là mêmes de Castan, impensables dans la bouche d’un ministre de la République il y a seulement cinq ans, montrent qu’il n’a pas travaillé en vain, que ses idées vont leur chemin, et qu’elles éclairent notre chemin...

Michel Alessio