« LA NUIT SUR LE VIEUX MARCHE » : un texte difficile... à y rentrer absolument

par Doris Engel
mercredi 9 novembre 2011
par X
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Dans ce texte, je voudrais essayer d’expliquer pourquoi l’accès à cette pièce est difficile, pourquoi et comment on peut essayer de la lire tout de même.

Revenons aux origines du théâtre : il me semble que le théâtre repose depuis les Grecs sur deux éléments : une HISTOIRE (intrigue, scénario) et des PERSONNAGES. Ainsi, dans « Œdipe-Roi », archétype du théâtre (et premier roman policier), on suit le personnage Œdipe qui cherche à répondre à la question : « Qui a tué le roi Laios ? », Œdipe étant à la fois l’enquêteur et le coupable (ce qui donne le caractère tragique).

Je pense qu’on n’est jamais sorti de ce schéma : « Iphigénie va-t-elle être sacrifiée ? » « Tartuffe sera t-il démasqué ? » « Richard III sera t-il puni de ses crimes ? » etc.

Les comédies se terminent par des mariages, les tragédies par des morts, mais il y a toujours les mêmes éléments, même dans le théâtre moderne, où les enjeux peuvent se réduire au dérisoire (pas toujours).

La pièce de Peretz ne suit pas "ce" schéma.

A mon avis, elle a un seul modèle : le Second Faust.

On connait bien le Premier Faust : Faust fait un pacte avec le Diable pour rajeunir, il conquiert Marguerite, il l’abandonne, elle donne le jour à un bébé qui meurt. Elle est condamnée pour infanticide. Dans le Second Faust, Goethe nous emmène dans un lieu sauvage où se réunissent sorcières et démons, durant la nuit de Walpurgis. C’est tout ce que je sais, je n’ai pas lu cette pièce, je ne l’ai pas vue, elle n’est jamais montée (à ma connaissance).

Peretz connaissait certainement l’œuvre de Goethe, les écrivains yiddish de cette époque lisaient tout, la littérature française, allemande, russe, polonaise. Cela s’ajoutait à leur connaissance de la Bible, des Prophètes, du Talmud, c’est ce qui nous rend leur abord difficile.

Peretz ne maîtrisait pas son projet théâtral

Il a écrit et réécrit « La Nuit » plusieurs fois. Je pense qu’il ne savait pas lui-même ce que signifiait cette pièce, ce qu’elle voulait dire. Peretz ne sait pas où il va , ses textes sont à la fois le chemin et le but.

C’est pourquoi il n’est pas facile à lire quand on cherche la rationalité.

Dans ses « Contes hassidiques », il suspend ses doutes, se met en retrait, en position de conteur simple et naïf, ce qui donne des textes lumineux et accessibles, mais cela ne correspond pas à la complexité de sa pensée.

« La nuit » ne raconte pas une histoire, les personnages sont trop nombreux pour qu’on puisse les suivre, j’ai essayé de faire une liste, il y en a bien une centaine. On assiste à une nuit, depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du lendemain. Les personnages entrent, sortent, les morts sortent de leur tombe, puis y retournent....Il est impossible de « résumer » la pièce. A la fin, on appelle tout le monde à la synagogue (mais c’est le bouffon qui appelle) puis la sirène de l’usine retentit, couvrant toutes les voix.

Pourquoi s’intéresser à cette pièce ?

Pour moi, elle reflète la complexité de la pensée de Peretz, ses doutes, ses paradoxes.

Rappelons que Peretz, en dehors de son œuvre d’écrivain, travaillait comme secrétaire de la communauté, il accueillait tous les jeunes écrivains en herbe qui arrivaient à Varsovie, il les encourageait, les éditait. Il s’est occupé des réfugiés qui arrivaient à Varsovie à cause de la guerre de 14, il s ’est épuisé à la tâche, est mort en 1915.

Dans « La nuit », Peretz projette toutes ses interrogations sur le monde tel qu’il le voit devant lui : les Lumières et le recul du judaïsme traditionnel, le hassidisme, les pogromes, l’émigration vers les USA, la misère du peuple juif, ses souffrances, les luttes sociales et l’espoir d’une révolution, la montée des nationalismes et les risques de guerre, les aspirations messianiques, les débuts du sionisme.

Peretz n’essaie pas de comprendre, il essaie de décrire sous forme poétique. Le poète dit « C’est ce que j’ai vu dans mes rêves et c’est cela que nous allons jouer ». La pièce suit la logique des rêves, qui n’est pas rationnelle .

Des fulgurances prophétiques ou poétiques

L’art de Peretz est fait de fulgurances, prophétiques ou poétiques. Je vais donner un exemple : dans ses « Mémoires » , Peretz ne procède pas chronologiquement, il met le projecteur sur des souvenirs, sans en donner la date, comme un éclair illumine soudain un arbre, une maison dans la nuit, puis s’éteint.

Ainsi, en lisant dans la pièce « Peer Gynt » qu’un homme cache sa main parce qu’elle n’a que 4 doigts (il s’est sectionné un doigt pour échapper à la conscription), Peretz voit devant lui la main de son instituteur et ses 6 doigts !

Cette pièce ouvre le monde de l’étrange, le monde des « morts-vivants », elle fait perdre les repères, elle emmène dans des endroits bizarres et insoupçonnés. Comme elle est de toute façon impossible à monter, elle ouvre un espace de liberté pour nous projeter à notre tour. Ceci dit, le monde de Peretz est assez riche, je ne crois pas qu’il faille y ajouter encore des éléments.

Enfin, je suis subjuguée par la puissance poétique de Peretz. On peut prendre un passage au hasard, sans savoir où il se situe, on reste le souffle coupé.

Le Poète (dans le Prologue) : « Songe d’une nuit de fièvre. Le lit du malade posé sur un marécage qui se dérobe. Le cœur veille, mort d’épouvante. Des grondements sauvages, des hurlements féroces de bêtes sanguinaires parviennent par vagues.... »

La Femme morte de froid (acte 4) : « Reclus chéri de mon coeur, viens faire un tour avec moi. Prends ma main, elle est moite et glacée, mais au fond du cœur c’est un feu d’enfer et les serpents dansent dans ma tête ».

On ne peut pas comparer cette pièce à un opéra, puisque les opéras ont un livret. C’est plus proche d’une symphonie, où les personnages sont des instruments, ils se répondent, se font entendre seuls ou en groupes, et le spectateur est emporté par la musique.


Doris Engel


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